DISPARITION

La sève des Cyclopes

Enfouie, la tranche horizontale du tronc vous regarde.
La photographe est installée à l'endroit précis qu'occupait le tronc de l'arbre. Basculé, l'œil cylindrique de l'objectif vise cela même qu'il prolonge. Le dispositif fait corps. L'entame de l'arbre se prolonge vers le regard du spectateur qui occupe la position abandonnée de la cime.
Le témoignage d'un vide - celui de cette colonne torse qui projetait son ombre et menaçait une sente. Le recul de la dune dans laquelle les arbres s'enracinaient les faisait dangereusement basculer, ils ont été abattus par précaution.
Coupés nets, les pins habitent désormais le monde horizontal. Bientôt la nature les recouvre, leur avenir est souterrain, leur devenir souche. Le mimétisme les envahit, les arbres deviennent terre, sable, humus. Le dessin de leurs cercles concentriques forme une horloge où le temps s'est inversé.
En architecture, la destruction d'une colonne antique consacre la noblesse d'une ruine. En sylviculture, la coupe ne laisse pas de vestige. Mais elle ouvre au démon de l'analogie : le cercle centré dans le carré de l'image devient la pupille d'un œil imaginé. Oculaire reliquat des géants.
Des portraits de condamnés, dont le visage serait l'œil tout entier. Au lieu des larmes la sève sèche.

Michel Poivert